Discussions entre l’état-major et la DGA
Cette situation pourrait changer ces prochaines années. Selon des sources concordantes, des discussions de haut niveau ont lieu entre l’état-major des armées et la Direction générale de l’armement (DGA) sur un projet de missile balistique terrestre, d'une portée très probalement bien supérieure à 1.000 km.
Selon nos informations, ce projet est distinct du programme de remplacement des lance-roquettes unitaires (LRU) de l’armée de terre, dit FLP-T (frappe longue portée terrestre), qui oppose le tandem MBDA-Safran et le duo Thales-ArianeGroup sur le segment des frappes à 150 km (contre 70 à 84 km pour le LRU actuel).
Le missile envisagé, s’il serait aussi lancé depuis une plateforme terrestre (camion), afficherait une portée bien plus grande, supérieure même au Precision Strike Missile américain (PrSM), successeur du désormais célèbre ATACMS. Ses spécifications ne sont pas figées, mais le missile français devrait être doté de capacités de manœuvre dans sa phase finale de vol, comme le Fattah iranien ou les DF21 et DF26 chinois. En clair, il serait capable de modifier sa trajectoire jusqu’au dernier moment, ce qui le rendrait quasiment impossible à intercepter.
Tout l’enjeu pour le ministère des Armées est de trouver une enveloppe budgétaire pour lancer le projet, alors même que la LPM doit déjà financer de gros programmes de missiles (évolution du missile stratégique M51, futur missile nucléaire aéroporté ASN4G, programme de missiles de croisière et antinavires FMAN-FMC). Un premier investissement limité pourrait permettre de lancer la machine, le coût total du programme étant estimé à quelques centaines de millions d'euros.
Ce projet, encore à un stade très amont, pourrait constituer la base d’une proposition française dans le cadre de l’initiative ELSA (European Long-Range Strike Approach), un projet de coopération européenne sur la frappe longue portée lancé par la France, l’Allemagne, l’Italie et la Pologne en juillet, et rejoint depuis par le Royaume-Uni et la Suède. Le missilier MBDA défend une autre proposition dans ce cadre, le LCM (Land Cruise Missile), un missile de croisière dérivé du MdCN (missile de croisière naval) qui équipe les frégates et sous-marins nucléaires d’attaque français.
ArianeGroup chef de projet ?
Reste une grande question : qui pourrait développer ce missile balistique français ? Un
rapport sur la frappe dans la profondeur de deux chercheurs de l’IFRI, Héloïse Fayet et Léo Péria-Peigné, publié le 19 novembre, semble avoir vendu la mèche. Il évoque un projet de missile balistique terrestre (MBT) porté par l’industriel ArianeGroup. Détenu à 50-50 par Airbus et Safran, ArianeGroup développe, outre les lanceurs Ariane, les missiles balistiques M51 de la dissuasion océanique française. Il est également maître d’œuvre du programme VMAX, un démonstrateur de planeur hypersonique qui a volé pour la première fois en 2023. Cet engin ultra-manœuvrant est capable de rebondir sur les couches de l’atmosphère à une vitesse supérieure à Mach 5.
L’idée d’un missile balistique à charge conventionnelle n’est pas totalement nouvelle. La
loi de programmation militaire 2024-2030 évoquait déjà, dans son rapport annexé, une potentielle « capacité de frappes opératives et précises dans la profondeur de missiles hypervéloces à des portées de plusieurs centaines de kilomètres ».
« Une vraie menace pour l’ennemi »
Les experts sont quasi unanimes à défendre l’idée. « Il est essentiel que la France dispose d’une composante balistique conventionnelle, assure à
Challenges le général Charles Beaudouin, ancien sous-chef d’état-major plans et programmes de l’armée de terre. Notre frappe dans la profondeur repose essentiellement sur les Rafale et les missiles de croisière : dans un contexte de guerre symétrique, les Rafale ne pourront peut-être plus franchir les défenses ennemies. Une capacité de missiles balistiques tirés depuis le sol, sur des plateformes très mobiles, serait extrêmement utile. »
Interrogé par
Challenges le 21 novembre, lors d’un point presse à l’Ecole Militaire, sur un éventuel projet de missile balistique français, le général Pierre Schill, chef d’état-major de l’armée de terre, se montrait aussi favorable à un programme de ce type. « C’est clairement une capacité qui est nécessaire, assurait le patron de l’armée de terre. Dès lors qu’on a les ressources, avoir une redondance en ayant, en complément des capacités de frappes aériennes, des capacités de frappe dans la profondeur à partir du sol (missiles balistiques, de croisière, munitions téléopérées), c’est important, et c’est probablement un effort à faire. »
Même le chef d’état-major des armées, le général Thierry Burkhard, plaide désormais ouvertement pour des capacités de frappe conventionnelle de longue portée. Dans une
interview au Figaro publiée le 10 novembre, il préconisait une capacité de « feux dans la profondeur « stratégique » d’une portée de quelques milliers de kilomètres »., expliquait-il.